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Des pinceaux pour se reconstruire

Au Congo-Brazzaville, des femmes artistes forment des jeunes mères par l'art et le recyclage. Et appellent ça l'éco-art.

Par Pym — Africagraffitis

 

Rue des Rapides, Brazzaville. À une minute à pied, le fleuve Congo. Devant une galerie sans enseigne, deux éléphants géants montent la garde. Faits de capsules de bière et de boîtes de conserve. C'est ici que ça se passe. Que des femmes apprennent à peindre, à sculpter, à se tenir debout. Le CFAPS — Club des Femmes Artistes, Peintres et Sculpteurs — n'a pas l'air de grand-chose de l'extérieur. À l'intérieur, c'est une autre histoire.

Ça a commencé par un rêve

Madame Mbilapaci Florence n'avait pas de formation. Pas de modèle. Une nuit où, en dormant, elle s'est vue peindre. Elle s'est réveillée avec cette image en tête. Le lendemain, pareil. Alors elle a décidé que c'était un signe.

Elle est allée chez un menuisier commander des cadres. Elle a acheté de la peinture — des boîtes.

« C'est comme ça que ça a commencé. Elle ne voulait pas que ça change. »

Petit à petit, elle a commencé à former des femmes autour d'elle. Une grande galerie a remarqué ce qu'elle faisait. L'a encouragée. Aujourd'hui, c'est Judith Mbilampassi qui assure la direction au quotidien. Elle reçoit, elle enseigne, elle garde le cap.

Entrer ici, ça ne coûte rien

La formation est gratuite. Pas de condition d'entrée, pas de niveau requis. Les femmes qui poussent la porte du CFAPS sont souvent dans des situations difficiles. Jeunes mères sans soutien, femmes abandonnées, prostituées qui veulent s'en sortir. Toutes les portes sont ouvertes.

« On voit parfois des femmes seules. Je leur demande : mais où est ton mari ? Elle dit : on sait pas où il est, il s'occupe pas de moi. Au moins quand tu as un métier, tu ne vas pas stresser. »

La logique est simple. Donner à ces femmes une compétence, une technique, quelque chose qui leur appartient. En échange, celles qui vendent leurs œuvres reversent 10 % à la galerie — pour l'électricité, l'eau, la peinture collective. Le reste, c'est pour elles.

Certaines sont venues, ont appris quelques semaines, puis sont reparties sans donner de nouvelles. « C'était pas leur vocation. La peinture, tu dois d'abord aimer ça. » Pas de jugement. La porte reste ouverte.

L'éco-art, c'est quoi exactement ?

David est encore en formation. Il apprend sous la direction de Madame Véronique Amba. Mais quand il parle de l'éco-art — le concept que le collectif a inventé — il choisit ses mots avec soin.

« C'est essayer de faire une fusion entre l'art et l'écologie. Une démarche artistique, et aussi engagée. Pour nous, lorsqu'on crée une œuvre, c'est d'abord la nature qui est au centre. »

Le collectif qui travaille autour du CFAPS mélange les profils : peintres, menuisiers, ébénistes, agriculteurs. De ce mélange naît une créativité particulière. Tout vient du terrain, tout parle du terrain.

Et le fleuve Congo, à deux pas, n'est pas un décor — c'est une source. « C'est comme si c'était une première, chaque fois qu'on est au bord. » La nature impose son rythme, sa palette, ses sujets.

Un éléphant en capsules de bière

Les deux éléphants à l'entrée ne sont pas là par hasard. David explique. L'éléphant est un jardinier. Certaines graines ne germent qu'après être passées par son estomac. Sans lui, des pans entiers de la forêt ne se renouvellent pas. Et pourtant, en Afrique, il est braconné. Chassé pour son ivoire. En voie de disparition dans certains pays.

« Un animal de 40 ans de vie, tué juste pour récupérer l'ivoire. C'est quelque chose de très horrifiant. »

Au Congo-Brazzaville, le litre d'eau coûte parfois plus cher que certaines boissons alcoolisées. Des enfants de 10, 11 ans boivent. Et une fois les bouteilles vidées, les capsules finissent dans la nature. Elles mettent vingt ans à se dégrader.

« Notre arme, c'est nos pinceaux et nos sculptures. À travers elles, on arrive à communiquer. »

C'est ça l'éco-art. Pas une posture. Un engagement. Chaque matériau récupéré est une prise de position.

Elle a appris en lavant les pinceaux

L'une des membres est là depuis sa tendre enfance. Sa mère peignait, sa tante aussi. À 10 ans, elle lavait les pinceaux après les séances. Elle ne s'en rendait pas compte à l'époque — mais elle apprenait.

« À force de voir, à force de voir, on commençait à faire quelque chose. Le temps qu'on lavait les pinceaux, on était en train d'apprendre sans s'en rendre compte. »

À 13 ans, elle a compris que les tableaux n'ont pas de prix fixe. Qu'un ambassadeur paie plus qu'un passant. Que la peinture pouvait être un vrai métier. À 16 ans, c'était décidé.

Mais pour elle, peindre, c'est plus qu'un métier. Elle fixe un mur blanc pendant dix minutes et voit quelque chose que personne d'autre ne verrait. Elle commence une toile, la laisse reposer, revient, prend du recul, regarde l'effet depuis trois mètres.

« C'est s'exprimer, même ses émotions, ses tristesses, ses peurs. C'est soi. »

« Un tableau, ce n'est pas l'obligation que ça finisse le même jour. » Cette façon de faire — regarder, attendre, revenir — elle l'applique aussi à sa façon de voir son pays. Et ses problèmes.

Tout est fait ici, avec ce qu'il y a

Les toiles viennent du tissu de mercerie acheté au marché. Les cadres sont fabriqués sur place — une membre a un bac en menuiserie, elle découpe, assemble, tend elle-même. Les sculptures naissent de ce que la ville jette : plastiques, bois, capsules, boîtes.

Récupérer ces déchets, cependant, devient de plus en plus compliqué. Certaines usines, qui laissaient autrefois ramasser leurs rebuts gratuitement, réclament maintenant de l'argent. « Les gens partent pour ramasser, et maintenant il faudrait leur donner de l'argent. » Même les déchets ont un prix.

Ce qui manque : un local à elles

Le CFAPS a eu un soutien de l'ambassade de France de 2021 à 2023. Depuis, plus rien. Les lettres envoyées restent sans réponse. La peinture coûte cher. Le matériel coûte cher. Et surtout — le local ne leur appartient pas.

« Le propriétaire peut se réveiller un bon matin et libérer. Pour 2025, on aimerait vraiment qu'on puisse nous payer un bon local. C'est seulement ça. »

La galerie tient quand même. Elle est connue dans le quartier. Les clients des Rapides passent en allant, repassent en revenant. « Les ancêtres savent que c'est ici », dit une artiste. C'est ancré.

Ce qu'elles cherchent maintenant

Le CFAPS ne cherche pas à devenir international. Il cherche des gens qui parlent de ce qu'il fait. Des relais. Des ponts.

C'est dans cet esprit qu'Africagraffitis, association basée à Orléans et active autour de l'art et du lien social, a fait la rencontre de ce collectif lors d'un déplacement à Brazzaville. « On veut aller chercher des personnes locales, en parler, faire en sorte qu'un réseau puisse se créer. » Deux associations, deux villes, un même langage.

 

Dans le quartier des Rapides, à une minute du fleuve, ces femmes ont transformé des déchets en œuvres et des vies abîmées en trajectoires. Pas avec des grands discours. Avec des pinceaux, des capsules de bière, et beaucoup d'obstination.

 

CFAPS — Club des Femmes Artistes, Peintres et Sculpteurs  |  Rue des Rapides, Brazzaville

Fondatrice : Madame Mbilapaci Florence  |  Direction : Judith Mbilampassi  |  Formation : Madame Véronique Amba

 
 
 

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